Cette nuit.

Cette nuit sera la plus douce de ma vie. Je le sais, je le sens, je La sens. Elle m'attend et tr■pigne d'impatience. Quelle idiote, elle qui attend depuis si longtemps. Rassure-toi ma belle. Bient╗t nous ne ferons plus qu'un...

Le programme de cette soir■e ■tait planifi■ depuis de nombreuses lunes. Tout avait ■t■ minutieusement calcul■ et rien n'avait ■t■ laiss■ au hasard. Le hasard n'existe pas dans les sombres pens■es d'Çlima´s. Tout se pr■voit, s'anticipe. Nibenay lui-míme ne se doute de rien. Comment pourrait-il savoir ?

La journ■e ne faisait que commencer et nul doute qu'elle semblerait durer une ■ternit■. Il sentait monter en lui cette impatience croissante qui le rongeait de l'int■rieur. Du calme. Tout se passera bien.

R■guli˙rement, Çlima´s se rendait dans le quartier des commerđants pour y mener ses affaires officielles. Tailler des blocs d'obsidienne en une forme parfaitement sph■rique n'■tait pas Ü la port■e de n'importe quel imb■cile et cela n■cessitait des outils biens sp■cifiques. Aujourd'hui ■tait un jour comme les autres alors il fallait faire son petit tour. C'■tait insupportable ! Quelle perte de temps ! Et tous ces idiots de bardes qui ne cessent de chanter et de jouer des airs ridicules Ü tous les coins de rue ! Quelles bandes de... Du calme ! Cette journ■e est comme les autres, mais pas cette nuit...

La place des sages ■tait pleine de monde comme d'habitude. Les tavernes profitaient des voyageurs qui faisaient le chemin pour venir voir la fantastique architecture de la Cit■-Etat. Incomparable disait-on. Comment peut-on se pavaner devant une pierre taill■e ? Il y a des choses tellement plus importantes. La vie. La mort. Ils n'ont pas l'air d'y penser et l'acceptent en faisant des rituels inutiles avec leurs masques de c■r■monie. Cr■tins.

La rue semblait bloqu■e. Que se passait-il encore ? Une foule perp■tuelle sur cette place devenait ■nervante. Pas moyen de se hŐter. Il fallait se fondre dans la foule. Soit. Allons-y.

Des demi-g■ants faisaient place nette Ü quelques m˙tres du centre, proche de cette immonde statue de Thri-kreen. On pouvait entendre les vendeurs d'esclaves qui ■talaient leurs marchandises et proposaient leurs prix aux nobles. Les seuls assez fortun■s pour s'en acheter sans l'aide de l'■tat. Les arkontes surveillaient le tout tr˙s attentivement. Elles ■taient toujours sur le qui-vive. Dommage, certaines sont assez jolies. Le Roi a bien de la chance.

Les rues, d■sormais plus larges, indiquaient que l'on approchait du quartier des maisons marchandes. Ici et lÜ des chariots de toutes tailles ■taient charg■s Ü des rythmes effr■n■s par des m˛ls, la plupart esclaves.

Enfin, Çlima´s se rapprochait. Il avanđait maintenant dans des ruelles ■troites et p■n■trait dans un quartier qu'il connaissait bien. La chaleur l'importunait toujours autant. Il ne s'y ferait jamais. OÂ alors ■tait-ce le stress qui le mettait sans cesse en sueur ?

- Seigneur Telvinn, nous ne vous attendions pas si t╗t.
Si t╗t ? Aurait-il ■t■ plus vite que d'habitude ?
- Il y avait peu de monde sur la place aujourd'hui. On y circule plus librement. Quelles nouvelles Alek ?
- De nouveaux paniers ont ■t■ remplis et les nouvelles pierres donnent de bons r■sultats. Agis me fait savoir que les tailles jouent un grand r╗le, mais que la qualit■ de la pierre est plus importante.
- Bien, je verrais cela par moi-míme.

Çlima´s s'empara d'une gourde dans laquelle il but goul˛ment. Le Roi avait eu une bonne id■e en installant chaque ciseleur dans le quartier. Peu de gens passaient par ici et le transport des blocs d'obsidienne passait un peu plus inaperđu. Alek travaillait bien. Il faudrait le r■compenser. La journ■e de demain risque de le secouer un peu quand il verra son nouveau maţtre. Le test sera bon. Si lui ne remarque rien, personne ne le pourra.

La matin■e passa lentement. Son impatience ne faisait que croţtre et cela le rongeait de devoir attendre. Toutes ses pens■es ■taient concentr■es sur ce qu'il allait devoir faire. Il se rem■mora chaque ■tape, chaque mot, chaque geste. Il se sentait prít.

Alors pourquoi attendre ?

Les hommes ■taient concentr■s sur leurs tŐches, sous la surveillance de ses deux acolytes. Personne ne viendrait cette apr˙s-midi. Alors...

Çlima´s s'enferma comme il avait l'habitude de le faire quand il ne voulait pas ítre d■rang■. Une derni˙re v■rification s'imposait. Les parchemins ■taient príts. L'huile aussi.

Appelle cela comme tu le veux. T'liz ou quoi que ce soit. Moi j'appelle đa l'immortalit■...

Lentement, il s'approcha de l'un des arbres d'agafari qu'il avait fait install■s dans la pi˙ce. Il sentit alors le flux d'■nergie qui remplissait son corps. Quelle sensation ! Il fallait pourtant arríter. Trop d'■nergie ■tait dangereux et ces arbres, aussi robustes soient-ils en mourraient. Il accrocha alors une ceinture sur laquelle il attacha quelques petites bourses remplies de plantes, de feuillages et de bois. On ne sait jamais. Il jeta quelques sortil˙ges de protections et se d■cida enfin Ü ouvrir le portail.

Une grande colonne de fum■e grisŐtre apparut soudainement au fond de la pi˙ce. Large d'environ trois m˙tres et haute de deux, elle faisait penser Ü un tourbillon de pulvre. Quand il s'en approcha, il vit qu'elle ne touchait pas encore le sol et flottait dans l'air. Il fallait la raccorder au plan primaire. Il visualisa dans son esprit l'image du temple sur un sol ferme. Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait devant un corridor de couleur grisŐtre constitu■ d'air.

Ce n'■tait pas la premi˙re fois qu'il y p■n■trait mais un sentiment ■trange le fit h■siter. Non, il ne reculerait pas si pr˙s du but. Il laissa derri˙re lui la moiteur de l'air Athasien et s'engouffra dans le tunnel. Il savait que le temps ■tait compt■ et qu'il devait se hŐter. Il repensa alors Ü tous ces gens qu'il avait vus ce matin sur la place. Ceux-ci s'■merveillait de la forme des bŐtiments. Que diraient-ils en voyant ce simple couloir. Il avanđait dans un corridor cylindrique comme si le tourbillon s'■tait couch■ pour le laisser entrer. L'air tourbillonnait autour de lui Ü une vitesse sans cesse diff■rente.

Lorsqu'il atteignit enfin l'extr■mit■, il retrouva cette sensation de d■sorientation compl˙te. L'endroit o il se trouvait n'avait ni sol, ni plafond, ni murs. Rien de mat■riel. Tout semblait irr■el. Il s'arríta alors et chercha une silhouette du regard. Elle ne se fit pas attendre et apparut comme sortie de nulle part. Comme d'habitude elle n'■tait pas seule. Míme s'il ne les voyait pas, Çlima´s pouvait les sentir. Tout autour de lui ses d■fenses magiques lui indiquaient que l'on essayait de l'atteindre, de le toucher pour aspirer son ■nergie vitale. Si la haine pouvait avoir une odeur, Celle qu'il sentait devait s'en rapprocher. La moindre erreur serait fatale. Il se concentra sur la personne qui venait de se mat■rialiser devant lui. Il l'avait vu Ü plusieurs reprises, mais ne cessait d'ítre ■tonn■ par sa beaut■. La mort l'a embellie, et fera de míme avec moi. Combien d'hommes a-t-elle d˛ charmer de son vivant ?

* * *

Inutile de r■fl■chir plus longtemps. Dans cet endroit sans fin, Athila avait eu tout le temps d'y penser. Le demi-elfe lui donnait l'occasion unique d'avoir ce dont elle rívait. Toucher, sentir, go˛ter. Toutes ces sensations qui lui manquaient tant. Partager son corps et son Őme avec un autre ■tait un prix qu'elle acceptait de payer pour retrouver ce qu'on lui avait retir■. La vie. Ce n'est que dans la mort que l'on y prend go˛t. La seule chose dont je sois s˛r disait l'un de ses compagnons, c'est qu'un jour je vais mourir. Ce jour ne devait pas ítre le sien. Pas encore.

Le demi-elfe incantait Ü pr■sent pour clore le pacte qui devait les lier Ü jamais, pour l'■ternit■. Bient╗t leur Őme se m■langerait pour ne faire qu'une. Il savait qu'il allait atrocement souffrir lorsque la sienne quitterait son corps pour la rejoindre ici. Le rituel s'achevait et le n■cromant commenđa Ü trembler comme s'il ■tait parcouru de spasmes. Il ne se maţtrisait plus d■sormais. Le sort ■tait lanc■. Son visage se d■forma par la douleur. Il devint m■connaissable et se mit baver en criant, en hurlant Ü mesure que sa peau se tendait, s'■tirait dans des proportions impossibles. On aurait dit qu'une bíte monstrueuse voulait sortir Ü tout prix de ce corps trop petit. Elle entendit sa peau se craqueler, ses muscles se bander et vit sa mŐchoire se contracter au maximum. Il ne criait plus. Il avait d■pass■ le stade de la douleur. Quand enfin son Őme s'extirpa. Des volutes de fum■e s'■chapp˙rent de tous les orifices de son corps et se reform˙rent en une silhouette immat■rielle. Son corps physique avait disparu, comme pr■vu et ■tait all■ rejoindre le plan primaire dans l'attente d'une nouvelle Őme.

C'est alors qu'elle sentit cet ■trange aura. Elle l'avait d■jÜ sentie auparavant mais ne parvint pas Ü l'identifier. ▓ ce moment, les esprits qui les entouraient jusqu'alors s'enfuirent en toute hŐte. Comme s'ils pouvaient avoir peur de mourir. C'est ridicule. Le demi-elfe l'avait senti ■galement. Ils ne pouvaient rien faire de toute fađon. Ils devaient s'unir Ü pr■sent. Apr˙s tout, Ils auraient bient╗t l'■ternit■ pour trouver r■ponse Ü toutes leurs questions.

En quelques secondes, le pacte ■tait scell■. Une sensation nouvelle envahissait chacun des participants. Pourtant, Ils ■taient tous deux press■s de redonner un sens mat■riel Ü leur union. Ils se dirig˙rent rapidement vers le corridor d'air. Une fois franchis, ils ne pourraient plus jamais remettre les pieds ici. L'esprit semi-corporel d'Athila associ■ Ü l'esprit corporel d'Çlima´s ne leur permettrait plus de p■n■trer dans le gray. Et alors, je n'en aurais plus besoin...

* * *

Le corridor semblait interminable. Ils press˙rent l'allure et atteignirent enfin l'entr■e du portail. C'est Ü cet instant que tout bascula. Ils s'■taient imagin■ des ríves de conquíte et de gloire, de connaissance, de tr■sor et tout ce que pourrait leur apporter l'■ternit■ dans un monde impitoyable Ils s'■taient imagin■s Ü la títe d'une puissante arm■e capable de contr╗ler les Roi-sorciers de toutes les Cit■-Etats. Ils s'■taient imagin■ ítres glorifi■s et v■n■r■s comme des puissances sup■rieures. Et tout se brisa Ü cette vision d'horreur qui s'offrait Ü l'instant devant leurs yeux ■bahis. Lorsqu'ils avaient avanc■ dans le couloir, ils avaient ressenti cette puissante aura qui s'intensifiait au rythme de leur progression. Ils avaient senti cette odeur de mort qui emplissait l'atmosph˙re. Mais jamais ils n'auraient pu imaginer une telle catastrophe. Le monde qu'ils s'■taient cr■■s s'effondrait d■sormais Ü leurs pieds.

La colonne d'air s'■tait maintenant redress■e derri˙re leur passage. Devant eux, se tenait ce corps immobile qu'ils allaient rejoindre. Qu'ils voulaient rejoindre. Mais qu'ils ne pouvaient rejoindre. ▓ ses c╗t■s, se tenait l'imposante silhouette de Nibenay. Sa barbe ■tait impeccablement taill■e, comme toujours. Il se tenait dans ses plus beaux atours, mais ceux-ci ■taient macul■s de sang. Par ses pouvoirs incommensurables, il avait fait de cette enveloppe de chair dans laquelle reposaient tous les espoirs des deux Őmes, une statue de pierre o nulle vie ne reposait. Tout s'effondrait, leurs pens■es se bousculaient et ils ne cessaient de fixer ce corps de pierre, obstacle ■ternel Ü leurs plans.

- Atteindre l'immortalit■ est une bien grande ambition, Çlima´s.
Nibenay parlait d'une voix calme et avait pos■ sa main sur l'■paule de la statue. Comme en signe d'amiti■.
- La suite aurait peut-ítre ■t■ de t'asseoir sur le tr╗ne d'un Roi...
Etait-ce une question ou se parlait-il Ü lui-míme ? Ils d■cid˙rent de r■pondre et ne r■ussirent qu'Ü bredouiller que quelques bribes.
- Ce... Ce n'■tait que pour te servir plus longtemps, Nibenay.

Ils r■fl■chirent aux diff■rentes options qui leur restaient. Attaquer ? Impossible dans cet ■tat. Alors? Que dire Ü un Roi immortel ? Que dire pour convaincre un Roi qui a gouvern■ depuis plusieurs g■n■rations? Que dire Ü un Roi qui a men■ des arm■es dans de grandes batailles victorieuses ?

- Je...
- Assez ! J'avais de grands projets pour toi et tu m'as tromp■. Mais bien plus grave, sans le savoir, tu t'es li■ Ü jamais avec l'ancienne Pandita du Naggaramakam. Bannie par les lois de la Cit■, et ex■cut■e par la loi de son Roi-Sorcier. Vous resterez ici Ü jamais car lÜ o tu es, je ne peux plus t'aider Çlima´s...


Sébastien Gamache